De Gaulle disait que les Français étaient des « veaux ». D’une certaine manière la filiation de Macron est évidente : c’est ce qu’il a toujours pensé. Mais les « veaux » ont voté « Non » au référendum de 1969, renvoyant de Gaulle dans sa campagne. Ils font de même avec Macron : « Tout, pour ne pas lui donner la majorité absolue à l’assemblée nationale », c’est chose faite ! Les Français qui se sont déplacés, ont voté d’abord : « contre Macron », la haine contre lui étant unanime. « Contre le pouvoir absolu de l’homme à tout faire ».

En effet, dans le cadre de ces élections, Macron n’a fait confiance qu’à lui-même pour sélectionner les candidats à la députation, établir la « feuille de route » de la première ministre E. Borne, et faire campagne, seul, tout seul, sans déléguer quoi que ce soit. Il a cédé à l’hubris, au vertige narcissique du pouvoir.

Le résultat est là : une déconfiture qui serait réjouissante si la période n’était pas aussi dure socialement, écologiquement et internationalement avec une guerre aux frontières de l’UE, un conflit sérieux sans perspectives de paix qui bouleverse l’ordre du monde « occidental » et une question à laquelle aucun chef d’Etat européen n’est capable de répondre actuellement : que devient le projet politique d’une UE qui ne cesse d’enfler et de déborder sur son flanc Est ? Une France divisée dans une UE divisée. Mais là n’est pas la question du jour.

Le résultat : une quasi proportionnelle de la 5ème république, inimaginable !

Si l’élection présidentielle a été avancée avant celle des législatives, c’était pour « donner au président une majorité absolue ». Mis en place par Jospin en 2002, cette inversion des dates devait lui assurer une voie royale vers la présidentielle. Ce calcul lui fut fatal. Comme il l’est aujourd’hui pour Macron.

Pour la première fois depuis la création de la 5me République, il n’y a plus de majorité « absolue » !

Un résultat qui donne voie à une configuration inhabituelle pour la 5ème république : une quasi proportionnelle, qui exprime, d’une façon tout à fait claire, le rapport de force entre les 4 grands courants politiques de la France :

  • Macron et « Ensemble » n’ont obtenu qu’une majorité relative de 245 députés sur 577 sièges. 8.002.419 voix, 38,57% des exprimés, 16,47 % des inscrits.
  • La Nupes * (nouvelle union populaire, écologique et sociale) : 131 députés, 6.556.158 voix, 31,6% des exprimés), 13,49% des inscrits. [* LFI 72 sièges, PC 12, EELV (verts) 23, PS 24]
  • Le Pen (Rassemblement national) : 89 députés, 3.589.465 voix, 17,30 des exprimés, et 7,39% des inscrits, 89 députés
  • Les Républicains : 61 députés, 1.447.838 voix, 6,98% des exprimés, 2,98% des inscrits.

Pour le reste, qui feront des alliances de circonstances :

  • Divers -gauche : 22 députés, 443.283 voix, 2,14% des exprimés, 0,91% des inscrits. Certains du Pc comme son secrétaire Roussel (1,6%), ou du Ps, e d’autres de « gauche », ont refusé l’étiquette « nupes»)

L’Extrême gauche, s’est contentée de 0,05 % des exprimés, sans élus. Il en est de même pour Zemmour (Reconquête » : aucun élu dont l’apparition et le développement rapide font plutôt penser à une opération médiatique pour ce journaliste éditorialiste bien connu !

La « gauche », donc, se réjouit de son score. Cependant on peut dire que tous ont perdu car ils n’ont pu inverser la tendance d’une abstention de plus en plus record :

  • 53,77%, soit 26.125.084 abstentions. (Pour rappel 51,3 % en 2017). Comme l’écrivait déjà l’INSEE en 2017 : « Les inscrits qui s’abstiennent systématiquement aux élections de 2017 sont plus souvent jeunes (moins de 30 ans) ou âgés (80 ans ou plus), ils sont aussi plus souvent sans diplôme, ils ont un niveau de vie plus faible et sont plus souvent inactifs ou ouvriers que les autres inscrits. L’abstention systématique est particulièrement élevée dans les départements d’outre-mer. (19 octobre 2017).

Bref, la 5ème République, ce monolithe crée par et pour de Gaulle, s’effondre devant un résultat d’un quasi proportionnelle !

La nupes.

Les militants de base et les Français de gauche qui ne pouvaient se résoudre à voir disparaître « la gauche de gouvernement » lors des élections de Mai/juin 2022, ont fait pression pour qu’elle taise ses dissensions et se rassemble. En avril/mai 2021, des rencontres sont organisées convenant d’« un socle commun de 10 mesures de rupture, pour changer la vie des gens » préfigurant d’un accord pour l’élection présidentielle de 2022.. A peine ce projet établit, aussitôt les défections s’annonçaient : en mars 2021, le PCF annonce la candidature de F. Roussel, suivie par celle de JL Mélenchon pour « l’union populaire pour un avenir commun », en juin celle de Jadot pour EELV (écologiste), enfin en septembre c’est Anne Hidalgo (PS) qui annonce sa candidature. (Cf. « Une élection présidentielle à haut risque », Utopie-critique, février 2022).

Dans cette configuration de candidats multiples, le résultat de la Présidentielle 2022 ne pouvait que remettre en lumière la faiblesse de cette « gauche ». Et là aussi une abstention plus lourde : 26,3 % (22,2 % en 2017) : Emmanuel Macron 27,84% des voix devant Marine Le Pen, 23,15% et Jean-Luc Mélenchon, 21,95%. La « gauche de gouvernement » (PS, PCF, les Verts) et la droite des LR, sont à l’agonie avec des score inférieur à moins de 5% !

La leçon a été rude. C’est alors que Mélenchon propose immédiatement sa « nupes », pour l’élection législative de juin 2022. Un projet de rassemblement autour de ses propositions pour la « Nouvelle Union populaire écologique et sociale ». Une coalition sur le propre programme de la FI, de 650 propositions (certaines ne sont pas ratifiées par tous les participants à la nupes), pour rafler le plus grand nombre de sièges, aux élections législatives des 11 et 19 juin 2022.

C’est à partir de là, qu’une dynamique médiatique et militante effrénée s’est enclenchée autour de la candidature de JL Mélenchon comme « premier ministre » du « premier groupe politique » à l’Assemblée Nationale. Il avait déjà transformé la direction de la FI en créant un « parlement » avec 200 membres de la « société civile », dont bien sûr il était le chef. Il ne pouvait être plus clair sur ses ambitions de conquête de l’Assemblée nationale. Sa force de conviction - ce bluff qui répondait au désir des militants - a été si puissante que tous les médias l’ont relayée en suivant pas à pas cette campagne assortie de meetings chamarrés avec « hologrammes, sensoriels ou parfumés » utilisant les dernières technologies de show. Un vrai show digne d’un Enchanteur ! Les militants se voyaient déjà siéger à l’Assemblée nationale.

La nupes et les alliances ?

Mélenchon, « l’Enchanteur » a donc réussi son opération de remobiliser ses troupes. Pour autant a-t-il changé son fusil d’épaule qui était de refuser toute alliance ? Est-il devenu ouvert au rassemblement des différentes forces de « gauche » ? Accepte-t-il enfin la confrontation d’idées ? Que nenni ! Rien ne change. Il a rassemblé autour de lui les oripeaux de la « gauche de gouvernement », paniquée à la perspective de disparaître, et donc très fragilisée. Affaiblie, elle ne pouvait lui porter ombrage ! Mélenchon a donc ouvert la « nupes » parce qu’il savait avoir le poids déterminant de cette coalition.

Ce ralliement pose un certain nombre de questions :

La nupes est-elle devenue un « parti de gouvernement » ?

Certaines de ses composantes le sont ou l’ont été : le PS, le PCF, les verts. Oui, mais la FI bien que majoritaire dans cette construction ? Non. La FI c’est d’abord un groupe de contestation plus ou moins radical du pouvoir (même avec un programme dilaté en 650 mesures). Elle ne peut l’être en raison des antagonismes qui la traversent, sur la laïcité, la République, l’exercice du pouvoir, l’Europe, l’immigration, etc. L’équilibre de la FI, l’ «  arbitre » - certains diront « le gourou » - le ciment indispensable à la FI, c’est JL Mélenchon lui-même..

On peut mesurer son pouvoir de fascination à ce qu’il a fait accepter à son premier cercle la possibilité « d’une cohabitation » avec le pouvoir macroniste ! dont il se pensait le moteur, et ce malgré l’expérience désastreuse des cohabitations précédentes (Mitterrand/Chirac et Chirac/Jospin). Mais ces « cohabitations » se faisaient entre deux forces qui dominaient le paysage politique Français. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Marine le Pen et le Rassemblement national

Concernant Marine le Pen c’est toujours la même question, « Marine » et le RN sont-ils fascistes ?

La première phase « Le Pen » est très clairement fasciste. Son père, jeune député de Pierre Poujade (le « poujadisme » ou la défense du petit commerce), est un nationaliste qui s’est engagé dans la guerre « pour l’Algérie Française ». Il était proche de « la vieille garde Pétainiste collaborationniste » marquée par le nazisme, et violement anti/de Gaulle. Avec l’âge, cette vieille garde se meurt et les plus jeunes ont rejoint Zemmour (la nièce proche des Américains Tea party, et des Trumpistes).

La « deuxième phase » c’est la « surprise » de voir le vieux pater et son escorte de nostalgiques de l’Algérie et de nazillons, arriver aux portes du pouvoir, en 2002, sur les thèmes identitaires, etc., alors qu’il qui ne se refuse pas de temps en temps à nier l’extermination des juifs. Bref du côté de l’immonde.

20 ans après la « Troisième phase », celle de Marine le Pen, « la dédiabolisation » du parti : rendre le parti acceptable., c’est-à-dire présidentiable. Une rupture avec le style du père, qu’elle met à l’écart, mais sans rupture définitive, qui, par ailleurs ne lui fait pas de cadeaux et lui tend tous les obstacles possibles sur la voie de la respectabilité.

Marie le Pen est-elle en passe de réaliser son projet ?

Marine le Pen - débordée sur sa droite, par Zemmour, retrouve une certaine virginité. Alors, elle fait campagne sue le pouvoir d’achat. Tout le monde politique parle du pouvoir d’achat en France. Il ne faut pas oublier qu’il y a eu en France tout de suite après l’élection de Macron, en 2017, la révolte des Gilets Jaunes (octobre 2018) qui après avoir été d’une violence inégalée proche d’une guerre civile (plus de 3000 blessés, 250 à 300 énucléés, défigurés 1 ou 2 morts, etc.,), s’est éteinte d’elle-même devant la Covid 19. Rappelons-nous que la « gauche » et même l’extrême gauche ont été réservées, sinon hostiles et ne pouvaient comprendre la valeur symbolique de cette lame de fond républicaine pour la souveraineté nationale et sociale. Marine le Pen si. Elle en a saisi l’importance et a repris à son compte les revendications du pouvoir d’achat. On peut dire qu’elle est devenue la « madone » des gueux !

Alors fasciste ? La question reste posée. Anti-immigration - surtout clandestine - surement. Populiste c’est indéniable. Marine le Pen s’est installée dans le paysage politique Français depuis plus de 20 ans, comme Salvini en Italie, comme le Hongrois, le Polonais et tant d’autres de ces pays de la « nouvelle Europe » de « l’Est » qui se fichent de la « bien-pensance » en matière de droits humains, mais qui sont toujours dans l’UE ! (l’Ukraine elle-même a d’abord veillé à évacuer les Ukrainiens, laissant les étrangers installés chez elle, s’évacuer par eux-mêmes). Le retour du RN est un évènement significatif d’une recomposition combative de la droite !

La droite républicaine les LR

Les LR (Les Républicains) pensent avoir réussi à sauver quelques meubles. Mais cela va être de courte durée. Macron à tout intérêt à les choyer – à peu de choses prêt, LR et la République en Marche, ont le même programme – et il a besoin d’eux pour une majorité plu solide. Mais les LR doivent le savoir, à terme, ils sont condamnés. D’une part Marie le Pen devient attractive avec un groupe parlementaire conséquent, des ressources proportionnelles à son élection. Elle a échappé à la malédiction qui pesait sur la présence minorée de son groupe à l’Assemblée nationale.

Du côté LR que va faire Ciotti (très, très à droite) après avoir indiqué – comme second - à Pécresse sa candidate à la Présidentielle, la mauvaise voie, celle d’un échec retentissant à moins de 5% à la présidentielle ? Marine le Pen ne lui est pas antipathique, loin de là ! Quant à Sarkozy, le prince corrompu, il a joué contre son clan sans soutenir Pécresse, au contraire, il est devenu l’un des « grands amis » de Macron ! Jacob, le patron actuel des LR est vraiment très optimiste quand il dit « nous refusons toute alliance » !

Et la France ?

Bref, la haine contre Macron a accouché d’une nouvelle carte politique. Mais elle n’a pas réduit totalement son pouvoir nuisible de projet de destruction du service public.

Certains souhaitent que Macron prononce la dissolution de l’Assemblée nationale, qu’ils jugent « ingouvernable » -. Ils peuvent toujours rêver. Macro a de la « marge » pour ses petits jeux de stratégie. Il se souvient aussi de la dissolution prononcée par Chirac qui s’est trouvé alors engagé dans une cohabitation avec le PS, Jospin. En fait une dissolution ne changerait pas le rapport de force de ces élections, sauf peut-être un glissement encore plus fort vers le RN de le Pen, le nouveau parti de « l’ordre ! »

Était-ce là le secret désir de Jean Luc Mélenchon ? Mais avec la nupes, rien n’est gagné. Coup de théâtre de dernière minute (le 21 juin 2022) : « l’ensemble des « alliés » de la FI viennent de refuser sa proposition de constituer un « groupe unique » à l’Assemblée nationale ! ». Cela n’était pas inscrit dans l’accord. Ils ne veulent pas être sous la coupe de JL Mélenchon. (On retrouve là à peu de chose près le même échec de dernière minute de mai 2021 !). Bref, en fait il s’agira d’un inter groupe – à la mode européenne - pour préparer les questions à l’Assemblée nationale.

La nupes ne serait donc qu’un projet électoraliste ! Décidemment la « gauche de gouvernement » veut disparaître dans les limbes de l’histoire !

La France se fracture, elle se fracture.

La première des fractures c’est d’abord celle du Capital/Travail. La désindustrialisation se poursuit. Les atteintes aux droits du travail pleuvent sans discontinuité. Les projets de Macron, sur la retraite, la fonction publique, l’hôpital, l’enseignement, de la justice, s’orientent vers une sorte de « privatisation » qui semble sans fin, malgré les mobilisations incessantes de tous les corps de la fonction publique.

Puis l’abstention. Un Français sur deux n’a pas voté. Comme en 2017. En fait depuis plusieurs années, l’abstention ne cesse d’enfler. Elle concerne avant tout les ouvriers et les employés que l’on ne retrouve ni chez la nupes, ni chez Marine le Pen et encore moins chez Macron ou les LR. Cette fracture sociale sépare deux mondes : ceux qui sont « globalisés », ceux qui profitent ou vivent grâce à la mondialisation, ceux qui ont un emploi pérenne qui les valorise, ou leur permet un niveau de vie à la « bobo » (jeunes bourgeois bohèmes). Les autres (52% des Français selon l’Insee) sont ceux qui se sont révoltés, en 2018, les frères et sœurs des Gilets Jaunes, qui courent après le travail, un travail sous-rémunéré, peu intéressant, bien souvent à mi-temps et qui ne savent comment ils peuvent affronter le quotidien.

Ensuite il y a celles qui viennent de la politique pratiquée par l’ « UE » contre les « Nations souveraines ». Une France divisée par la construction européenne, entre une intégration de plus en plus forte, et ceux qui disent « stop ! » et ne veulent pas d’une dissolution de leur souveraineté nationale dans un ensemble qui échappe au contrôle et à la décision politique des citoyennes et des citoyens !

Une fracture entre l’extrême gauche qui nie les frontières, sans comprendre que la guerre Russo/Ukrainienne est une guerre classique de frontière, et ceux qui voudraient un certain protectionnisme pour notre agriculture, nos industries etc.

Celle des « alter mondialistes » qui militent toujours pour une mondialisation même « autre », et se sont transformés en militaristes car ils ne comprennent pas que la guerre entre les Russes et les Américains rebat les cartes du monde « occidental » qui ne représente que le ¼ de l’humanité ! Ce monde-là ne peut plus prétendre « gérer le monde »

Conclusion

Macron reste imperméable aux critiques portées non seulement sur son projet politique, bien sûr, mais aussi beaucoup sur son style méprisant avec les Français et cela va continuer à lui coûter cher. Les Français refusent ce mode technocratique de « gouvernance ». Ils veulent des hommes et des femmes « de chair » et non des humanoïdes chantres bornés du libéralisme, ils veulent que l’on s’adresse à leur intelligence !

Macron dans sa dernière allocution aux Français (22 juin 2002), a joué à l’homme contrit, mais il tente surtout le « sauvetage de sa majorité », son propre sauvetage ! Il a proposé aux 4 forces politiques trois solutions :

  • « L’unité nationale». Tous ont admis que ce n’était pas le moment politique. Ce n’est pas la France qui est danger, au contraire elle renoue avec la politique à la proportionnelle, mais lui-même et son mouvement : il a quand même perdu 3 ministres et une cinquantaine de députés.
  • Un « contrat de coalition» sur de « nouveaux compromis », c’est peu différent d’une « cohabitation » qui n’est absolument pas envisagée, personne ne veut sauver le président.
  • Sinon, dernière proposition « des accords ponctuels » sur certains projets. C’est-à-dire « une majorité » qui se recompose à tout moment.

Les 4 ont quelques jours pour donner leur réponse au chef de l’Etat. Les semaines et les mois qui suivent vont plutôt être rock and roll.

Mais une faible représentation de la « gauche » de gouvernement, y compris de la FI en raison de son caractère composite radical (et d’un certain sectarisme et du narcissisme avéré de JL Mélenchon qui a dit « la République c’est moi » et seulement lui !), renforcera les difficultés à faire face aux nombreuses questions pressantes que nous devons affronter aujourd’hui.

Notre petit confort de vieille civilisation « avancée » n’est pas indéfini. Ses jours sont comptés ! Mais comme toujours, nous n’avons pas d’autre choix que le remettre l’ouvrage sur le métier, éternelles pénélopes d’une utopie révolutionnaire autogestionnaire !

Juin 2022