Écrivain et journaliste indépendant. Né en Iran, réfugié politique à Athènes, il traite du travail, de la migration, de la politique et de la répression religieuse en Iran, en Grèce et en Asie occidentale ; documente la condition des réfugiés en Europe.
Les militants occidentaux réclament la liberté chez eux tout en « contextualisant » l’étranger. L’internationalisme sérieux ne peut accepter cette division.
L’inconfort en tant que méthode
Cet essai commence par l’inconfort, pas l’incertitudeCe texte a été rédigé avant l’attaque israélienne et américaine contre l’Iran le 28 février, éd.. Les faits de la crise iranienne ne sont pas ambigus. Entre janvier et décembre 2025, les ensembles de données de suivi du secteur enregistrent plusieurs centaines d’actions, de grèves et de manifestations contre les accidents du travail à travers l’Iran, impliquant des retraités, des travailleurs de l’énergie, du personnel de santé, des enseignants, des commerçants et des services municipaux. Ces événements ne se concentrent pas autour d’un seul moment politique, mais se répètent mois après mois, souvent en suivant des rythmes hebdomadaires ou sectoriels stables. L’ampleur, l’intensité et la continuité de ces événements remettent en question toute affirmation selon laquelle la crise iranienne souffre d’une opacité informationnelle plutôt que d’un évitement politique de la part du narrateur.
Ce qui est ambigu – et donc révélateur politiquement – c’est la manière dont ces faits sont traités, filtrés et souvent neutralisés dans de larges segments du discours de la gauche occidentale. L’inconfort ne provient pas du manque d’information, mais de la prédominance d’un récit qui semble dépourvu d’un esprit de solidarité.
Ces derniers mois, la répression en Iran s’est intensifiée sous des formes qui laissent peu de place à la prudence interprétative. Des manifestants ont été tués dans les rues. Des exécutions sommaires suivirent des arrestations massives. Internet a été bloqué à plusieurs reprises pour perturber la coordination et la documentation et imposer le silence. Des femmes ont été emprisonnées et agressées pour avoir défié le voile obligatoire. Des travailleurs ont été arrêtés pour grève pour des salaires impayés. Les retraités, dont les salaires ont été réduits malgré une inflation fulgurante, ont manifesté chaque semaine pour obtenir des subventions rendues inutiles par l’inflation et la corruption. Rien de tout cela n’est caché à la vue. Rien de tout cela n’est sujet à interprétation. Pourtant, parmi les courants importants de la gauche occidentale, ces réalités ont suscité de l’hésitation plutôt que de la clarté. Les déclarations sont reportées ou soigneusement contenues. La phrase se transforme en inquiétude. Le jugement politique est remplacé par un cadre géopolitique. Ce qui en ressort n’est pas un désaccord, mais un évitement.
Ce contournement est souvent justifié par le langage de la responsabilité. On nous dit que l’Iran est complexe. Chaque déclaration doit veiller à ne pas alimenter les récits impérialistes. Toute solidarité doit être équilibrée avec le risque d’instrumentalisation. Mais la prudence, lorsqu’elle est élevée au rang de principe détaché de la réalité matérielle, devient une méthode pour ne pas prendre parti. Elle remplace la distance interprétative par un positionnement politique.
La question n’est pas de savoir si les acteurs occidentaux doivent parler au nom des Iraniens, mais s’ils sont prêts à reconnaître les actions et leurs luttes comme des luttes politiques. Des luttes qui nécessitent de prendre parti, pas de simplement comprendre. L’Iran pose aujourd’hui cette question parce qu’il n’autorise pas les abstractions confortables. Elle présente un conflit social dans lequel les lignes de domination et de résistance sont claires, même si l’issue est incertaine. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas l’Iran en tant que pays, ni l’Iran en tant que crise, mais l’Iran comme test de méthode. La gauche occidentale conçoit-elle encore la liberté, l’action et la répression comme des catégories politiques universelles, ou ces catégories ont-elles été discrètement territorialisées ? C’est-à-dire, revendiquées chez elle mais contextualisées sur l’étranger comme couverture pour la vision impériale fondamentale qui refuse la capacité d’action au parent le plus pauvre ?
Le silence n’est pas neutre
Le silence est souvent défendu comme de la modération. En pratique, cela fonctionne comme un positionnement.
Tout au long de 2025, il y a eu des manifestations presque hebdomadaires de retraités en Iran dans plusieurs villes, souvent coordonnées au fil du temps malgré l’absence de syndicats ou d’associations reconnues. La persistance de ces actions de protestation suggère que le silence de la gauche dans le discours international sur la racine des problèmes en Iran ne répond pas à une situation d’incertitude ou d’agitation épisodique, mais à un schéma de conflits sociaux persistants et très visibles. Dans ce contexte, la modération fonctionne comme une acceptation tacite de la répression plutôt qu’une position neutre.
Lorsque la répression se déploie à une échelle comparable à celle observée en Iran, refuser de prendre une position claire ne suspend pas la politique : elle produit un effet politique spécifique. Cela permet à l’équilibre actuel des forces de se poursuivre sans être contesté. Isoler ceux qui résistent. Elle communique, intentionnellement ou non, que leur lutte ne mérite pas la même urgence ou la même clarté que les autres.
Ce silence ne s’applique qu’aux classes ouvrières des « autres » sociétés. Les institutions de la gauche occidentale – partis, magazines, ONG, réseaux d’activistes – n’ont aucune difficulté à émettre des déclarations rapides et sans équivoque lorsque la répression a lieu dans les États occidentaux ou lorsque les responsables sont alignés avec le pouvoir occidental. La violence policière, la propagande anti syndicale, les lois autoritaires ou les attaques contre les droits de reproduction de la vie en Europe et en Amérique du Nord sont justement accueillies par un langage virulent et une mobilisation immédiate.
Inversement, lorsque la répression est exercée par un État non occidental qui se positionne rhétoriquement contre les États-Unis ou Israël, le registre change. Les déclarations sont retardées. Le langage s’adoucit. La violence est présentée comme de l’instabilité. Les manifestants sont testés pour leur alignement idéologique. Le silence est justifié comme une complexité.
Le cas de l’Iran est exemplaire à cet égard. L’ampleur de la violence d’État est indéniable : la répression de la classe ouvrière universelle, l’imposition d’une pauvreté extrême sans précédent dans la région, pourtant la réponse dominante est une combinaison de préoccupation morale et d’hésitation politique. Le résultat est une situation dans laquelle la répression est normalisée par une contextualisation excessive du contournement.
Ce silence n’est pas accidentel. Il est produit par un écosystème discursif dans lequel le cadre géopolitique prime sur l’analyse sociale et de classe ainsi que sur la solidarité. Dans cet écosystème, la question politique principale n’est pas qui est opprimé ni comment nous pouvons aider nos frères et sœurs, mais plutôt comment un événement donné s’inscrit dans la lutte mondiale contre l’impérialisme occidental. Si la réponse n’est pas claire ou inconfortable, l’option la plus sûre est de parler moins.
Mais le silence n’est jamais vide. Il signale aux Iraniens, Syriens, Irakiens, Kurdes, Afghans... ouvriers, femmes, étudiants et dissidents que leur vie est secondaire par rapport à un récit géopolitique dans lequel ils n’apparaissent que comme variables dans ce contexte. Cela signale à la puissance autoritaire que la répression n’affectera pas significativement sa légitimité extérieure auprès de ceux qui prétendent s’opposer au pouvoir.
En ce sens, le silence n’est pas de la neutralité. C’est une position : une position qui favorise et prend parti pour notre oppresseur et piétine notre lutte.
L’universalisme asymétrique de la gauche occidentale
Le schéma derrière ce silence devient visible lorsque nous examinons comment les droits politiques sont discutés selon le contexte. C’est un reflet miroir de l’application asymétrique de « l’ordre fondé sur les règles » que Mark Carney, le Premier ministre canadien, a avoué à Davos cette année.
Dans les sociétés occidentales, les droits sont formulés comme des revendications universelles enracinées dans la dignité humaine et la lutte collective. Le droit de s’organiser, de faire grève, de protester sans craindre de mourir, de contrôler son corps, de s’exprimer librement : ce sont des droits considérés comme non négociables. Lorsqu’ils sont piratés, ils nécessitent une réponse immédiate. Le contexte ne justifie pas la répression ; aggrave la situation.
Lorsque ces mêmes droits sont revendiqués en dehors de l’Occident et des pays européens, la langue change. Elles deviennent des aspirations médiatisées par la culture, l’histoire et la vulnérabilité géopolitique. La répression est contextualisée plutôt que condamnée. Nous pourrions attendre éternellement des gestes de solidarité. La question n’est pas de savoir si les droits sont légitimes, mais si le calendrier, le cadre ou les acteurs sont appropriés.
Dans le cas de l’Iran, les vastes protestations syndicales et sociales documentées durant cette période se concentrent principalement sur des revendications concrètes : salaires impayés, pensions de subsistance, coupures d’électricité qui bloquent la production, et régimes de négociation discriminatoires. Les grèves dans les secteurs de l’énergie et de la santé ainsi que les fermetures de marchés présentent à plusieurs reprises les droits non pas comme des idéaux abstraits, mais comme des conditions immédiates à la survie. Ces revendications résistent à la culturalisation précisément parce qu’elles sont exprimées en termes matériels et institutionnels.
Cette asymétrie n’est pas simplement rhétorique. Cela reflète une division plus profonde dans la répartition de l’agence politique. Les entités occidentales sont supposées en être propriétaires par défaut ; tandis que les sujets non occidentaux doivent le prouver. Leurs exigences sont filtrées par des préoccupations concernant l’authenticité, le placement et les conséquences imprévues.
Les femmes iraniennes qui s’opposent au voile obligatoire sont souvent décrites comme courageuses, mais leur lutte est rarement considérée comme politiquement décisive. Les grèves des travailleurs iraniens pour des salaires impayés sont reconnues, mais rarement intégrées dans les analyses du pouvoir de classe. Les étudiants iraniens qui contestent la surveillance idéologique sont admirés, mais leurs revendications sont présentées comme générationnelles plutôt que structurelles.
Les grèves et manifestations dans les secteurs de l’énergie, de la fabrication, des services municipaux et des transports montrent le monde du travail non pas comme un contexte marginal de la politique iranienne, mais comme l’un de ses principaux antagonistes. Des travailleurs pétroliers précaires au personnel de nettoyage urbain, l’action collective s’intensifie souvent précisément là où les canaux de négociation habituels se sont effondrés. Ignorer ces luttes retire le pouvoir de classe du cadre analytique, laissant la répression inexpliquée.
L’utilisation du « contexte » joue ici un rôle crucial. Elle transforme l’antagonisme politique en complexité culturelle. Cela déplace l’attention des institutions de classe vers les abstractions. Le contexte devient un moyen de suspendre son jugement sans paraître indifférent.
Pourtant, cette décision contredit la tradition marxiste même que beaucoup de ses partisans prétendent. Marx n’invoquait pas le contexte pour justifier la domination ; il l’utilisait pour dénoncer les relations matérielles qui l’ont produite, dans le seul but de créer de l’espace et des arguments en faveur de la solidarité de classe. Contextualiser la répression sans identifier les intérêts de classe, les mécanismes institutionnels et les moyens de mener une action de solidarité n’est pas une analyse. C’est une abdication de responsabilité.
L’Iran révèle cette contradiction avec une clarté inhabituelle. La revendication de droits politiques fondamentaux n’est pas abstraite. Elle s’exprime par des grèves, des manifestations et une organisation collective dans des conditions de risque extrême. Traiter ces revendications comme culturellement contingentes, c’est nier leur contenu politique.
Le pouvoir de l’État au-delà de l’idéologie
La République islamique n’est pas simplement un régime idéologique, ni une simple réaction à l’impérialisme occidental. C’est un État moderne autoritaire qui gère des contradictions sociales profondes et de plus en plus intenses – entre le travail et le capital, les femmes et la loi patriarcale, la jeunesse et une élite ecclésiastique vieillissante, des régions périphériques et un appareil centralisé d’extraction et de contrôle – au service de ses ambitions régionales et mondiales.
La répression n’est pas une aberration. Le chevauchement temporel entre les protestations salariales et les interventions judiciaires ou sécuritaires a été un élément récurrent de ce que la classe ouvrière a dû affronter en 2025. Les militants sont convoqués, détenus ou jugés non pas après des épisodes de troubles, mais pendant des périodes de revendications durables et organisées. Ce schéma suggère que la répression fonctionne comme un outil routinier plutôt que comme une réponse exceptionnelle à l’instabilité.
C’est le mécanisme par lequel l’État compense son incapacité à obtenir un consensus. À mesure que la crise économique s’aggrave, que les salaires chutent, que les retraites s’évaporent et que la mobilité sociale disparaît, la coercition devient le principal moyen de gouvernement. Ce n’est pas un phénomène exclusif à l’Iran, mais sa visibilité là-bas est frappante.
Les sanctions, en tant qu’outils interétatiques pour changer les relations de pouvoir, ont indéniablement intensifié la crise économique iranienne, mais elles n’y ont pas mené. Bien avant le régime actuel de sanctions, la corruption, la recherche de rentes, la mauvaise gestion chronique et l’expansion des conglomérats économiques oligarchiques liés à la sécurité avaient déjà vidé la capacité productive et concentré le pouvoir dans des lieux autres que les institutions tenues responsables. Ce que les sanctions ont fait, c’est accélérer et mettre à nu ces échecs internes, faisant de la répression un substitut à la gouvernance plutôt qu’une réponse au siège extérieur.
Les cadres campistes dissolvent cette réalité en géopolitique et en deviennent complices. En présentant la politique iranienne principalement comme une confrontation avec l’Occident et en ne la regardant qu’à travers le prisme géopolitique, ils effacent la lutte des classes internes. L’État apparaît soit comme une victime d’agression extérieure, soit comme un symbole de résistance, plutôt que comme un appareil imposant des relations sociales spécifiques.
Cet effacement n’est pas politiquement innocent, mais complice. Elle élimine de la scène précisément les acteurs dont les luttes menacent le régime le plus directement : les travailleurs organisés, les femmes qui prétendent à l’autodétermination sur leur propre corps et les réseaux de résistance collective. Ainsi, la politique se réduit au spectacle et à l’alignement. Le résultat final est l’activiste américaine Calla Walsh qui se retrouve en Iran, louant le régime islamique, au moment même où l’un des massacres génocidaires les plus horribles à lieu contre la classe ouvrière sans défense.
L’Iran met ainsi en lumière les limites d’une méthode qui refuse de considérer les sociétés non occidentales comme des lieux de lutte politique autonome. Elle révèle comment même le discours d’opposition peut reproduire une forme d’eurocentrisme, dans laquelle l’histoire se déroule ailleurs et où l’action locale n’apparaît que comme une réaction.
La lutte des classes n’est pas une métaphore
Toute tentative de comprendre le bouleversement iranien actuel qui ne place pas la lutte des classes au centre est analytiquement vide.
Dans plusieurs secteurs, les travailleurs ont protesté contre les salaires impayés ou en retard qui datent de plusieurs mois. Dans l’industrie manufacturière, les services municipaux, l’éducation, la santé et les transports, les arriérés de salaire sont devenus monnaie courante. L’inflation a dévalué les salaires, poussant de larges pans de la population active sous le seuil de subsistance. Ce ne sont pas des revendications réformistes d’amélioration ; Ce sont des luttes pour la survie.
Les manifestations des retraités, boulangers, chauffeurs routiers et employés municipaux clament à plusieurs reprises l’érosion des conditions générales basiques de la vie, plutôt que des revendications sectorielles. Les slogans et déclarations portent sur la nourriture, le loyer, l’accès à l’énergie et les coûts de santé, soulignant que ces actions concernent la reproduction sociale plutôt que la simple négociation distributive. En ce sens, la lutte des classes ne se présente pas comme une idéologie, mais comme une lutte pour la possibilité quotidienne de survie.
Les retraités sont devenus l’une des forces de protestation les plus persistantes ces dernières années. Leurs manifestations ne sont pas des explosions épisodiques, mais des actions régulières et organisées en réponse au pillage systématique des fonds de pension. Des décennies de contributions ont été épuisées en raison de la corruption, de la mauvaise gestion et du détournement de fonds par l’État. Les subventions, autrefois modestes mais suffisantes, ont été vidées par l’inflation. Pour de nombreux retraités, la protestation est le seul moyen restant d’affirmer leur existence.
Les jeunes femmes de la classe ouvrière, en particulier, ont porté la bannière du féminisme moderne à des sommets qui dépassent une grande partie du mouvement mondial pour les droits des femmes du XXe siècle. Leurs luttes placent l’autodétermination de son propre corps au centre de la résistance, non seulement contre l’oppression de genre, mais aussi contre les systèmes de classes autoritaires fondés sur un travail non rémunéré ou sous-payé. Ces systèmes reproduisent les conditions de la classe ouvrière à travers ce qui peut être compris comme une forme d’apartheid sexuel, dans laquelle le contrôle sur le corps et la vie reproductive des femmes est indissociable du maintien de l’inégalité économique. En mettant en avant les conditions matérielles de la vie plutôt que la simple égalité juridique abstraite, les mouvements féministes contemporains ont remodelé la libération en tant que lutte pour l’autodétermination de la classe sociale. Ils redéfinissent le slogan de la Révolution française « Liberté, égalité, fraternité » en un « Woman, Life, Liberty » plus progressiste, significatif et universel.
Ces luttes sont des luttes de classes au sens le plus littéral du terme. Ils concernent la reproduction générale de la vie dans des conditions d’effondrement économique. Elles ne sont pas symboliques, ni réduites à la dissidence idéologique. Ils remettent directement en question la capacité de l’État à gérer la reproduction sociale.
Les accidents professionnels enregistrés durant cette même période incluent des intoxications gazeuses, des chutes de hauteur, des explosions industrielles, des accidents mortels de la route lors du transport de travailleurs et des cas d’automutilation liés à l’insécurité professionnelle. Ces incidents ne sont pas exceptionnels, mais récurrents sur le plan structurel, en particulier dans les secteurs externalisés et à haut risque. Ils montrent que la crise du travail en Iran affecte directement le corps des travailleurs.
Le discours de gauche occidental reconnaît souvent ces protestations en passant, mais les intègre rarement dans sa propre analyse. Le monde du travail apparaît comme un bruit de fond plutôt que comme une force politique centrale. Cette omission n’est pas accidentelle. La lutte des classes « complique » les récits fondés sur des explications culturelles ou des positions géopolitiques.
Mettre les salaires impayés et le vol de pensions au premier plan signifie mettre la responsabilité au premier plan. Cela nécessite de s’interroger sur qui contrôle les ressources, qui profite de la corruption et comment la répression protège l’accumulation. Ces questions ne peuvent être répondues en ne faisant référence qu’à l’impérialisme.
Le refus de placer le syndicat, la lutte des classes et la solidarité de classe au centre est donc un choix méthodologique. Elle permet de discuter de la répression de manière abstraite, sans toucher à ses causes matérielles, et finit par se transformer en complicité.
Discipline pétrole, énergétique et travail
Nulle part ce contournement n’est plus évident que dans les discussions sur le secteur pétrolier et gazier iranien.
Historiquement, les travailleurs pétroliers ont occupé une position stratégique dans la politique du pays. Leur travail soutient les revenus de l’État, l’influence régionale et l’influence géopolitique. Les frappes dans cette zone ont le potentiel de perturber non seulement l’accumulation intérieure, mais aussi les relations de puissance internationales. Pour cette raison, l’État a constamment considéré l’organisation indépendante des travailleurs du secteur comme une menace existentielle.
Tout au long de 2025, les manifestations et grèves dans le secteur de l’énergie se sont intensifiées, avec des concentrations répétées dans des pôles du sud tels qu’Asaluyeh, Jam, Bushehr et Khuzestan. Les actions du personnel opérationnel et des travailleurs sous-traitants ciblent la discrimination salariale, les contrats précaires et les paiements en retard, déclenchant souvent des réponses sécuritaires rapides. La densité géographique et temporelle de ces conflits illustre pourquoi l’organisation du travail dans le secteur de l’énergie est perçue comme stratégiquement déstabilisante.
Les récentes manifestations et grèves dans le secteur de l’énergie se sont concentrées sur les salaires, les contrats, la sécurité de l’emploi et la sécurité de l’emploi. De nombreux travailleurs sont embauchés sur des contrats précaires via des accords de sous-traitance qui permettent aux employeurs d’échapper à leurs responsabilités. Les retards de paiement, les conditions de travail dangereuses et les licenciements arbitraires sont répandus.
La réponse de l’État fut rapide et sévère. Les organisateurs sont ciblés. La surveillance s’intensifie. Les manifestations sont criminalisées. Le message est clair : la main-d’œuvre doit rester disciplinée, surtout lorsqu’elle dispose d’un levier structurel.
Le débat de la gauche occidentale aborde rarement sérieusement ce terrain. Les discussions sur l’économie pétrolière iranienne portent généralement sur les sanctions, les exportations et les recettes de l’État, plutôt que sur les relations de travail. Les travailleurs de l’énergie apparaissent comme des intrants abstraits plutôt que comme des acteurs politiques.
Cette omission est révélatrice. Reconnaître les travailleurs pétroliers comme agents de lutte bouleverserait les récits géopolitiques qui considèrent l’énergie exclusivement comme un outil du pouvoir de l’État. Cela soulèverait également des questions inconfortables sur les chaînes d’approvisionnement mondiales et la complicité de plusieurs États, y compris occidentaux, dans le soutien à des régimes par le biais d’accords sur la question.
En ignorant les luttes ouvrières dans le secteur pétrolier, le discours de la gauche occidentale évite de confronter les bases matérielles du pouvoir. Elle préserve une vision politique dans laquelle les États agissent et où les travailleurs endurent.
L’économie morale du sacrifice
Peut-être que l’implication la plus troublante de ce discours est son acceptation implicite du sacrifice.
En Iran, les organisations indépendantes – syndicats, conseils, associations étudiantes, groupes de femmes – ont été systématiquement démantelées. L’acte même d’organiser est criminalisé. La capacité collective est considérée comme une menace pour la sécurité nationale. Toute critique du leadership est considérée comme de l’hostilité envers Dieu et du blasphème, l’apartheid sexuel est imposé strictement dans le cadre de la ségrégation du travail et de la discipline du marché, tout cela au service de bas salaires et de travailleurs réduits au silence, ce qui n’est pas un hasard : c’est une stratégie délibérée pour empêcher les luttes de se consolider en une force durable.
Malgré le démantèlement systématique des syndicats indépendants, les preuves de manifestations généralisées, documentées par divers groupes syndicaux, montrent une coordination récurrente via des réseaux informels, des calendriers partagés et des actions synchronisées dans différentes villes. Les manifestations hebdomadaires des retraités et les grèves parallèles dans différents secteurs indiquent l’émergence de formes d’organisation collective non institutionnelles. La répression a modifié la forme d’organisation sans l’éliminer.
Les réactions de la gauche occidentale traitent rarement cette destruction de l’organisation comme un enjeu central. L’accent reste mis sur la protestation comme spectacle plutôt que sur les conditions de l’action collective. Le courage individuel est loué ; Défaite organisationnelle normalisée et utilisée pour justifier la complicité.
Lorsque des structures collectives sont absentes ou détruites, le conflit au travail se manifeste de plus en plus par des formes individualisées de résistance et de sacrifice : grèves de la faim, immolations et accidents mortels au travail. Ces actes sont souvent présentés comme des exceptions tragiques plutôt que comme des conséquences de conditions structurelles. Le résultat est une économie morale qui honore la souffrance tout en laissant la destruction de la capacité d’organisation politiquement non résolue.
La question tacite devient : combien les travailleurs et manifestants iraniens sont-ils censés endurer au nom de l’opposition à l’impérialisme ? Combien doivent être emprisonnés, torturés ou tués avant que la solidarité dépasse la prudence ?
Cela révèle une économie morale dans laquelle le sacrifice est réparti de manière inégale. Les militants occidentaux exigent des victoires pour eux-mêmes, mais appellent souvent à la résistance des autres. Le martyre est idéalisé là où il est gênant de reconnaître la nature organisée de ces luttes.
D’un point de vue marxiste, cela est indéfendable. Sans organisation, il n’y a pas de pouvoir. Sans pouvoir et solidarité, il n’y a pas d’émancipation. Accepter la destruction des organisations indépendantes tout en louant la résistance revient à une solidarité vide de contenu.
Faits matériels contre la méthode orientaliste
Une fois ces faits matériels identifiés, les limites de la méthode orientaliste deviennent sans équivoque.
Les salaires impayés ne peuvent pas être expliqués en termes culturels. Dans tous les secteurs et régions, les salaires impayés, le vol de retraites et les conditions de travail dangereuses se répètent avec une constance remarquable. De tels modèles résistent à toute explication culturelle ou civilisationnelle, pointant plutôt vers des modes institutionnalisés de gouvernance ouvrière. La matérialité empirique de ces cas rend le cadre orientaliste analytiquement intenable.
Le vol des pensions ne peut pas être contextualisé comme une tradition. La répression du secteur pétrolier, la privatisation et l’insécurité de l’emploi ne peuvent être réduites à la géopolitique. Ces réalités exigent une position politique. L’échec de la gauche occidentale n’est pas dû à un manque d’information, mais à la complicité. Ces faits sont largement documentés. La défaillance est structurelle. Ils sont peu pratiques pour une méthode qui privilégie l’abstraction à la comparaison.
L’orientalisme ici ne fonctionne pas comme un préjugé manifeste, mais comme une cécité sélective. Elle retire la lutte des classes de la scène et la remplace par une explication culturelle et géopolitique. Il permet de concevoir la répression sans s’y opposer.
L’Iran brise cette méthode parce qu’il insiste pour être lu de manière matérielle. Cela nécessite une analyse des institutions, des classes sociales et du pouvoir. Cela refuse de rester une métaphore.
Internationalisme après l’Iran
L’Iran impose aujourd’hui un choix. Soit les droits politiques sont universels, soit ils sont des privilèges distribués selon la géographie et la commodité narrative. Soit la lutte des classes est centrale partout, soit elle n’est reconnue que lorsqu’elle ne perturbe pas les cadres de référence confortables.
Les arguments avancés ici reposent sur des manifestations industrielles, des grèves, des répressions et des accidents mortels au travail documentés tout au long de 2025. Ces documents ne parlent pas de moments exceptionnels, mais retracent une condition sociale consolidée. Lus ensemble, ils présentent l’Iran non pas comme un cas particulier, mais comme un terrain d’essai méthodologique pour l’universalité de la liberté, des droits et de l’analyse de classe.
L’internationalisme sérieux ne peut accepter cette division.
Il doit s’opposer à la domination impériale sans justifier la tyrannie locale. Il doit apprendre à se battre sur plusieurs fronts. Il doit revendiquer la liberté non pas comme une abstraction, mais comme une condition matérielle pour laquelle on lutte dans des circonstances inégales, et apprendre à exprimer la solidarité au-delà de ses propres frontières euro centristes usées !
Tout ce qui est moins que cela réduit la solidarité à un miroir qui reflète la vertu occidentale tandis que d’autres se fondent dans le « contexte ». La liberté pour certains et la contextualisation pour d’autres ne sont pas des nuances. Ils sont la hiérarchie et la complicité.
Et l’Iran a rendu cela impossible à nier.
27 mars 2026, MicroMega, Italie « Notre patrie, c’est le monde entier. Pour un nouvel internationalisme » !